Je profite de lenvoi que vous fait M. Richard dune plante sèche de Zizania aquatica, pour vous faire parvenir un herbier de nos différens fraisiers, que jai formé dans lintention de vous loffrir; je souhaite quil puisse vous être agréable. Je ne puis y joindre que des graines recueillies cette année, parceque les plantes vivantes demandent à être enveloppées de Mousse humide, et que cela fairoit tort aux plantes sèches et aux graines; mais jen formerai un paquet particulier que jaurai lhonneur de vous envoyer incessament; nayant rien plus à coeur que de vous procurer le plaisir dexaminer vous même les richesses et les merveilles de la Nature dans cette partie.
La plante que vous trouverez, Monsieur, à la fin de cet herbier est le Phareolus canadensis siliquam terra condens de lHort. reg. paris.[1] Il me paroit que vous pourriez ne lavoir encore vue; car elle diffère totalment du Gub-a-gub, dont Monsieur votre fils, déjà célebre dans la Botanique, a donné la figure dans ses décades, sous le nom de Glycine subterranea.[2] Il est bien vrai que notre plant enfonce en terre quelques unes de ses siliques; mais elle en donne encore plus qui mûrissent hors de terre: les fleurs de celles-ci sont garnies de pétales, et les fleurs des premières nen ont point; de sorte quil paroitroit que ce seroit plutôt votre Glycine monoica: vous en jugerez facilement. Je veus seulement vous avertir que les tiges que jai disposées horisontalement, autant que je lai pû, ont naturellement cette direction, sans aucune inclinaison à se tortiller, ce sont elles qui portent les fleurs solitaires sans pétales; au lieu que les tiges disposées en hauteur sont naturellement grimpantes et portent les bouquets de fleurs à pétales. Je vous en envoie aussi des graines tant terrestres que aèriennes.
Nous avons eu le plaisir de voir à Trianon, il y a quelque tems votre compatriote M. Hernequist, et de nous entretenir de vous, Monsieur, avec lui.
Jai voulu cet été imiter la Kappatialme de vos Lappons, avec du Lait de Vache, et des fraises et framboises, dans des Reseaux de Mouton; mais jy ai joins du sucre, et jai fait cuire cette composition, de sorte quelle ma très-mal réussi.[3] Nous vous aurions beaucoup dobligation, si vous vouliez avoir la bonté de nous envoyer une recette détaillée du Kappatialmes des Lappons pour que nous puissions procurer ce mets étranger à notre patrie.
Je viens dêtre témoin de plusieurs fécondations métisses entre nos diverses Races de fraisiers: jattends ce que me produiront ces mélanges. Jen ai semé en totalité de trente sortes différentes.
Nous avons aussi acquis trois nouveaux fraisiers, deux de notre France, lune de Champagne, lautre des Iles dHierres; la troisième est le fragaria minor seu nigra Knackelbeer-Pressling Thalii, que Monsieur Haller a fait venir de Jene en Thuringe. Jattends incessament de Spire le fraga serotina Harbeer Camer. J. Bauh. fragaria foliis hispidis C. Bauh.[4]
Jespère que vous voudrez bien, Monsieur, me gratifier pareillement du fragaria fructu dulci subalbido Linderst,[5] et du fragaria pratensis Jordgubbar; ainsi que des Rubus Chamaemorus et arcticus, que jai déjà eu lhonneur de vous demander ce printems, en vous faisant lhommage de mon Histoire naturelle des fraisiers:[6] voici les chaleurs passées; le tems est des plus favorables pour le transport des racines vivantes; mais je vous prie de vouloir bien y joindre aussi des graines.
Permettez-moi de vous demander la grace de me compter au nombre de vos disciples les plus dévoués et de vous assurer des sentiments déstime et de vénération avec lesquels jai lhonnneur dêtre,
Monsieur,
Votre très-humble et trés
obeissant serviteur
Monsieur de Jussieu que jai vu à Paris il y a peu de jours jouit toujours, graces à Dieu dune santé parfaite; il ma chargé de ne le pas oublier auprès de vous; il vous souhaite les jours les plus heureux.
P.S. à Trianon le 20. 7:bre Monsieur Richard étant trop occupé pour le retour prochain de Sa Majesté ne peut vous écrire par cet envoi, il aura de le faire par le second et me charge de fermer la boite dans laquelle il ajoute une graminée et 12 sacs de graine: ainsi quune lettre de Monsieur Hernequist quil garde depuis longtems.[7]
NOTES
[1] Vallot, Hortus regius Parisiis (1660).
[2] Carl Linnaeus the Younger, Decas prima et secunda plantarum rariorum.
[3] Kappa-tialmas or kappi is a Lappland dish which Linnaeus described in Iter Lapponicum (Lapplandsresa år 1732, 1965). It is a fresh cheese made of reindeer milk, kept and fermented in a reindeers stomach. Kappa-tialmas was eaten with berries.
[4] Camer. refers to L. J. Camerarius and Bauh to Caspar Bauhin.
[5] Lindest., refers to Lindestolpe, Flora Wiksbergensis.
[6] Published in Paris in 1766. Duchesne cites a number of Linnaeuss letters to him in this work.
[7] See also Hernquists letters to Linnaeus, 12 June 1766 and 26 October 1767, Björnståhls letter to Linnaeus, 16 January 1768, and Linnaeuss letter to Björnståhl, 5 September 1769. The correspondence between Duchesne and Linnaeus has been studied by Hylander, Linné, Duchesne och smultronen, 17-40. See also Linnaeus, Fraga vesca.